Jeanne Lafaurie

La styliste

Maison Jeanne Lafaurie

Réunir les fonds pour lancer sa maison avait été un sacré défi. Bien sûr, elle s’en était ouverte auprès de son mari. Albert, qui avait toujours admiré l’esprit d’entreprise de son épouse, décide de mettre en vente le tabeau représentant Madeleine Bégon de Montfermeil au château de Gemeaux. Son peintre Nicolas de Largilliere fut l’un des grands peintres du règne de Louis XIV et de la Régence. Il est l’auteur de nombreux portraits dont le plus célèbre est celui de la Belle Strasbourgeoise. Compte tenu de la côte du peintre, il en tira un bon prix.

Jeanne persuada son beau frère, le Colonel Pierre de Champs du Creuzet, époux de la sœur de son mari Yvonne Loppin de Gemeaux, de s’unir à l’aventure en tant qu’associé non gérant si bien qu’elle put présenter un capital de 225 000 francs pour l’établissement de sa maison.

L’emplacement du siège social rue Richelieu, à deux pas de la rue de Rivoli et du jardin du Caroussel, serait idéal d’autant plus qu’ils occuperaient un appartement à l’étage juste au dessus de la boutique.

Beaucoup de démarches avaient été nécessaires. entre autres inscription au Registre du Commerce. Jeanne avait aussi présenté sa candidature à la Chambre syndicale de la Haute Couture. Pour y être accueilli, tout nouveau créateur qui désire s’installer à Paris doit effectuer une visite auprès du président de la « Chambre ». Si ses salons de réception sont d’un standing jugé suffisant pour qu’il y organise des défilés, le président de sa propre autorité l’insère au calendrier.

Pour démarrer, elle avait débauché deux couturières de son ancienne maison de couture. Dans l’arrière boutique elle avait fait provision de tissus, coton, soie, percale.

Le choix de la dénomination de sa société s’était imposé naturellement. Lafaurie, son nom de jeune-fille, vaudrait bien mieux dans ce milieu que celui un brin prétentieux de Loppin de Gemeaux. En outre, il affirmait son souci d’indépendance et se voulait une marque d’affection envers son père Octave qu’elle adorait.

Dans un article qui lui est consacré, on lui demande :

- Comment êtes vous venue à la couture ?

Voici sa réponse :

- Je n’en sais rien. Quand j’étais toute petite fille, je fabriquais des cravates pour mon père.

Interrogée sur la question de savoir si Jeanne avait eu une formation qui la préparait au métier de styliste, sa petite-fille, Christine Loppin de Gemeaux, nous répond :

- Pas du tout. Elle avait bluffé en se présentant comme couturière dans une grande maison. Sa tante de la rue Malar l’avait aidée à monter les manches d’un corsage comme gage de sa compétence pour l’embauche ! Mam (c’est ainsi que sa petite-fille l’appelait) en avait pleuré d’impuissance. Pendant la guerre de 1914, cousette dans cette grande maison, elle faisait rire tout l’atelier en chantant sur les tables et s’est faite remarquer par la patronne à cause de son sens inné de la mode et des tissus « elle savait draper une robe sur la cliente comme personne ! ».

En 1913, elle pose avec tout le personnel devant la boutique de la rue Chaussin d’Antin.

Voici un article paru dans une revue de mode (Modes et Travaux?) qui lui est consacré

Jeanne Lafaurie est cette chose rare : une Parisienne habillant les Parisiennes. Menue et dynamique, l’oeil malicieux et les doigts actifs, elle est tout contraste, comme les vraies femmes de Paris. Fantasque, elle travaille avec acharnement. Gourmande, comme tous les esthètes, elle déjeune sans quitter son studio, d’une tomate crue et d’un yaourt, dans la période où elle crée sa collection. Baronne de Gemeaux, ce qui est son vrai nom, elle a appris son métier en passant par tous les stades, y compris celui d’arpète. Petite, elle aime surtout habiller les grandes femmes.

Du moins est-ce elle qui l’affirme, car la sobriété de sa ligne et le galbe de ses drapés me paraissent convenir idéalement à celles que le Régent appela le premier : « des caillettes ». Sans doute cela tient-il au fait que Jeanne Lafaurie travaille sur le vif, plutôt que d’après les dessins. Sa collection est bâtie sur de grandes poupées q’elle a fait mouler et qui sont gainées de jersey pour que l’on puisse y piquer des épingles.Les premières établissent des toiles d’après ce travail préparatoire, mais les modèles ne sont vraiment mis au point qu’à l’essayage. A ce moment, la patronne déserte son studio et travaille dans le Grand Salon de son hôtel particulier de la rue Quentin Bauchart.

J’ai besoin, dit-elle, de voir les femmes bouger, marcher, s’asseoir dans mes robes.

- Combien de temps consacrez-vous à cette préparation de la collection ?

- Six semaines...Six semaines pendant lesquelles j’entre en loge comme une nonne. Mais auparavant tout est construit dans ma tête. J’ai recueilli mes inspirations au hasard de la vie. Une messe de mariage a fait chanter en moi des coloris de vitraux. Un vase du parc de Versailles m’a suggéré un drapé. Des coquillages ramenés des Baléares se sont métamorphosés en broderies nacrées. Il a fallu évidemment que tout s’ordonne, se décante, se transpose.

- Comment êtes vous venue à la couture ?

- Je n’en sais rien. Quand j’étais toute petite fille, je fabriquais des cravates pour mon père.

Bien sûr, ma question était idiote. On ne vient pas à la couture. On est un grand couturier dans ses langes ou on ne l’est jamais. Et Jeanne Lafaurie, plutôt qu’une couturière, est un grand couturier. Sa maison ne cesse de monter. Les acheteurs américains se pressent dans ses salons. Elle habille des films, des pièces de théâtre. Mais comme l’esprit de famille ne l’a pas quittée, depuis les cravates paternelles, entre un essayage de Gabrielle Dorziat et la création des robes de « Olivia », son plus grand plaisir est d’habiller sa fille, une ravissante jeune fille qui a pris sur elle la direction intérieure de la maison

Article paru dans la revue Opéra Modes le 16 janvier 1952 :

Elle s’appelle la baronne de Gemeaux et ses robes sont très « Madame de » ce qui est un grand compliment. Petite, elle n’aime habiller que les grandes. Ronde, elle n’aime que les maigres. Fantasque, elle travaille avec acharnement. Gourmande, elle déjeune d’une tomate crue et d’un yaourt dans son studio durant qu’elle est « en loge » . Elle bâtit toute sa collection sur des poupées garnies de jersey, et le style de femmes qu’elle exècre est précisément le style « poupée ».

Source : Histoires de la mode de Didier Grumbach

La femme, demeurée par nécessité fidèle pendant cinq ans à une silhouette stricte, qui a circulé à pied sur de hautes semelles de bois, en jaquette longue et jupe courte de Piguet, les épaules carrées, la tête coiffée d'un haut turban de Paulette, ou qui a roulé en bicyclette dans la petite jupe campagnarde de Jacques Fath, rêve maintenant de parures plus féminines et plus somptueuses.

Les couturiers cherchent à étoffer le buste et arrondir les hanches. Dior propose jupe allongée très ample, taille étranglée, poitrine pigeonnante, poitrine effacée. A la ville ou pour les petites soirées, avec des tailleurs très ajustés aux poches décollées, des robes de cocktail noires et décolletées, des manteaux cintrés ou vagues, on porte sur une chevelure bouclée mais toujours de peu de volume, de petits chapeaux garnis de fleurs et de plumes ennuagées de voilette.

Elle est qualifiée de "petite maison de couture", lorsqu'elle s'établit en 1925 au 10 rue Richelieu. Les premiers défilés ont lieu en 1928.

En 1936, la maison Jeanne Lafaurie s'installe 52 rue du Faubourg Saint Honoré. Il est à penser que les locaux sont plus vastes et que le renom de la maison va croissant.

Au début de l’Occupation, en juillet 1940, il s’en fallut de peu que la haute couture parisienne ne soit transférée à Vienne et à Berlin. « Signal », le journal de propagande allemand écit : « Jusqu’ici Paris a été l’oeil du monde dans le domaine de la mode mais les créateurs de la Seine ont été troublés dans leur jugement du vraiment beau, bon et convenable...La mode parisienne doit passer par Berlin avant qu’une femme de goût puisse la porter ».
Il n’en sera rien grâce aux habiles négociations de Lucien Lelong et Daniel Gorin respectivement Président et Secrétaire général de la Chambre syndicale de la couture. Il n’en reste pas moins que l’activité souffrira d’un manque de matières premières.
Comment Jeanne a-t-elle vécu l’Occupation ? Tout indique qu’elle est restée à Paris comme en témoigne cette attestation datée du 29 août 1940 retrouvée dans les archives familiales et contresignée par les autorités d’occupation :
Nous soussigné Société Jeanne Lafaurie et cie 52 Faubourg Saint Honoré Paris 8ème certifie que Madame Loppin de Gemeaux, Directrice de cette société, se sert chaque jour de sa bicyclette pour faire à l’aller et au retour le trajet de son domicile 1 bis rue Georges Delavenne au lieu de son travail 52 Faubourg Saint Honoré Paris ainsi que tous les déplacements nécessités par sa société.
Il y a fort à parier que sa maison fait partie des maison autorisées qui bénéficient de matières premières et qui vendent leurs modèles aux clientes en possession d’une carte d’acheteuse.
Isolée du maché international mais préservée en France de toute concurrence, la haute couture voit son chiffre d’affaires s’envoler, ses ventes quintuplent entre 1941 et 1943.

En 1947, la maison de couture quitte le 52 rue du Faubourg Saint Honoré et s'installe dans un hôtel particulier au 9 rue Quentin Bauchard.

Jusqu'en 1954 la maison de couture connaîtra son apogée. On se presse aux défilés des collections de printemps et d'hiver dans cet hôtel particulier pour admirer (et acheter) les nouvelles créations. Les clientes affluent dans les salons d'habillage parfois venant d'outre Atlantique. Jeanne et son amie Paulette, la célèbre modiste, sont requises pour habiller les comédiennes de cinéma et les stars de l'opéra. Les robes de Jeanne Lafaurie figurent dans les revues de mode de l'époque Adam, Vogue, Femme Chic, Modes et Travaux. Jeanne sera un temps (présidence tournante) présidente de la Chambre Syndicale de Haute Couture. En 1950, Jeanne embauche un certain André Courrèges qui après un bref passage rejoindra Balenciaga puis volera de ses propres ailes en se faisant connaître notamment pour ses célèbres mini-jupes.

Extraits de « Histoires de la mode » de Didier Grumbach :
1954 est une mauvaise année pour Jeanne Lafaurie qui vient de quitter son assistant André Courrèges au moment où elle dépose son bilan. Elle doit laisser son hôtel particulier 9 rue Quentin Bauchard et se réfugier avec sa nouvelle société ACP ( Association Clientes Personnel) et son nouveau dessinateur Michel Goma dans un trois pièces au 12 rue Faubourg Saint Honoré. En 1958 pour retenir ce dernier, elle appose son nom sur la porte : « ACP Michel Goma » remplace « ACP Jeanne Lafaurie » avant de devenir « ACP Zabaleta » en 1963 quand Michel Goma prend la succession de Karl Lagerfeld chez Patou.

Malgré tous ses déboires, son esprit créatif reste intact. Jeanne continuera à travailler pour d'autres grands couturiers jusqu'à un âge avancé.

En mars 1945 s’ouvrait à Paris au Musée des Arts Décoratifs une exposition organisée par la Chambre syndicale de la couture parisienne, baptisée le « Théâtre de la mode ». Il ne s’agissait pas de défilés de mannequins. 180 poupées de 80cm de hauteur, sommairement réalisées en fil de fer, présentaient des robes, des chapeaux, des coiffures, des souliers, des gants, des sacs en réduction. Ces poupées étaient disposées dans 14 théâtres dont les décors avaient été imaginés par les décorateurs de théâtre les plus réputés.
Bien sûr, Jeanne y participe avec 40 couturiers, 36 modistes et 20 coiffeurs.
Cette exposition qui va tourner à Barcelone, Londres, Stockholm, Copenhague puis NewYork, Boston, Chicago, Los Angeles, Montréal, Buenos Aires fera affluer la clientèle dans les salons de haute couture parisienne qui avait déserté pendant le conflit.